Publié : 5 septembre 2023
Mise à jour : 6 septembre 2023 à 22h21
PB : C’est quoi l’interprétation pour toi, Denis Lavant ?
DL : Pour moi, l’interprétation est un truc qui est lié à l’imaginaire. Ā l’imaginaire et au corps. L’écriture, elle passe par les yeux. Et quand t’as une chose qui est déposée là, sur le papier, qui est bien inscrite, qui a un rythme, qui a de l’image, alors, tu te l’appropries. Ça traverse tes yeux, ça passe, ça traverse ton esprit, ton corps, ton imaginaire, parce que c’est de l’image. La plupart du temps, l’écriture, c’est de l’image, du corps, de la sensation et en fait, ça se répercute tous azimuts dans ta mémoire, ton passé, ton présent, tout ce qui peut enrichir et tu approches quelque chose d’une compréhension d’un être, celui de l’auteur et donc, tu es en mesure, là, d’interpréter.
PB : Toi, tu dis le texte, il te traverse et ça a des effets sur ton corps qui bouge, ça le déplace ou ça le fige, ça le crispe ou ça le détend, ton corps qui est debout, accroché au pied de micro comme un rocker ou bien assis par terre comme un enfant qui joue avec des bouts de bois ou de la terre. Toi, c’est pas des bouts de bois et de la terre, toi, c’est des mots. Des mots qui viennent te bousculer, tu donnes à voir ça, des mots qui te secouent, parfois avec violence. Ils te taraudent. C’est quoi ça ? C’est l’encre, c’est la lettre, c’est le lien, le bout tendu vers l’auteur, vers l’être de l’auteur, c’est son souffle ?
DL : Tu vois bien que toi – même, en ce moment, au moment où tu me parles, tes mains bougent, tu serres les poings, tu respires fort ou doucement, tu te crispes ou au contraire tu te détends, ton visage s’approche de moi, tout près, ou s’éloigne. Toi aussi, t’es traversé par les mots que tu profères, t’es traversé par tes mots et par les mots des autres. Le verbe est quelque chose de charnel. T’es traversé par les mots, même s’ils sont pas de toi, tu parles une langue, la tienne.
Moi, je pourrais pas dire un texte dans n’importe quelle langue, parce que c’est compliqué de jouer dans une autre langue que la sienne. Tu as une mémoire de la langue qui est inscrite en toi, une texture des mots. Tu as une ancienneté de la langue. Si t’es comme ça, prêt à accueillir la texture des mots, si tu prends les mots complètement en charge, alors tu peux les interpréter. C’est du travail et de la patience.
PB : Alors, c’est le corps qui interprète ? Quel lien avec l’auteur chez toi Denis ?
DL : Moi, j’essaie de trouver cette connexion avec ce qu’a voulu dire l’auteur, mais c’est jamais satisfaisant, c’est un compromis, toujours. T’essaie de tomber là où ça te parle. Si un auteur te parle, c’est que t’es à un endroit, dans une position où ça se répercute, où ça fait des ricochets. Ça ébranle en toi quelque chose de la sensation de l’auteur quand il a écrit. Moi, j’essaie d’aller vers là, d’aller vers ça.
PB : Plus que la sensation de l’auteur, ne serait-ce pas son souffle ?
DL : Absolument ! Tu as raison, c’est son souffle ! Y a une chose qui est déposée par l’auteur dans son texte et toi, le comédien, tu as la possibilité de t’en emparer, aidé par la vision du metteur en scène. Et là, il y a un endroit où le comédien et l’auteur se rejoignent, là où l’auteur a été un créateur. Le comédien devient alors lui-même un créateur. C’est à cette intersection là – qui est un compromis total – que l’auteur en tant qu’humain a déposé une partition. Plus cette partition est exacte, plus elle est juste dans la visualisation de l’humain dans tous ces comportements, sa pensée ou sa psyché, plus le comédien va trouver et il va créer.
On arrête… c’est bon.
Denis Lavant est un être du don. Il dit souvent que le métier de comédien, c’est du vent, que lui, il s’ébat sur scène, soumis au compromis. L’auteur déploie quelque chose et le comédien s’en empare, « c’est comme un bout jeté dans le vide ». Il dit aussi qu’il est double « J’ai en moi un atermoiement vicieux que j’arrive à dépasser dans le jeu, plus de bas, plus de haut, plus de masculin, plus de féminin.
Il m’arrive d’atteindre la dynamique primordiale de la jubilation, mais je sais que je me retrouverai jamais »
Philippe Bouret (juin 2023)


